Maghreb-Orient Express – TV5 Monde

COP21 : la voix de la culture Les invités : Vanessa Gemayel, Naziha Mestaoui, Tobie Nathan et Leïla Slimani. Emission sous-titrée en arabe.

Au sommaire

Face au défi climatique, l’heure est venue d’inventer de nouvelles façons de penser, d’agir et de vivre. Les artistes et créateurs n’ont pas attendu l’état d’urgence climatique pour contribuer à renouveler les imaginaires des sociétés. Leurs créations sont autant de clés pour se projeter dans le futur et mieux respecter l’environnement de vie et de territoire de chacun.

Les invités

– En duplex de Beyrouth (Liban) : Vanessa Gemayel, peintre. Son exposition “On m’a caché la mer” a été accueillie en novembre dernier par la Galerie Aïda Cherfan à Beyrouth.
– Naziha Mestaoui, artiste numérique. Son projet “One Heart One Tree” (des forêts virtuelles sur la Tour Eiffel pour reforester la planète) fait partie du programme ArtCOP 21, l’agenda culturel de la COP 21
– Tobie Nathan, écrivain “Ce pays qui te ressemble” aux éditions Stock
– Leïla Slimani, journaliste et écrivain, auteure du texte “Intégristes, je vous hais“, publié dans l’ouvrage collectif “Qui est Daech ?” – Collection Les indispensables, co-edition Philippe Rey et le 1.

Du bleu roi au bleu nuit, Jean-Dominique Jacquemond, Paris 2015

DU     B L E U     R O I       AU     B L E U     N U I T

Vanessa Gemayel est une représentante des plus marquantes de la nouvelle peinture libanaise.

Cette jeune femme a choisi de décliner, tableaux par tableaux, ses engagements enluminant les pages blanches des cimaises.

Ce Peintre, née pendant la guerre, pourrait être la fille méditerranéenne de l’Artiste Autrichien Hundertwasser militant pour l’environnement, auteur du manifeste :

« Ton droit de fenêtre, le devoir d’arbre »

Vanessa Gemayel met en scène sa ville, son Beyrouth qui dans ses premières œuvres envahit toute la toile rendue lumineuse par la richesse des façades de pierreries… parure de princesse orientale.

Mais, lucide, elle connait aussi les coulisses derrière le décor séducteur, les bouts de ficelle, les rouages de la machinerie qui peut faire passer l’éclairage de la scène du bleu roi au bleu nuit.

  • Manifeste –

Acte I

« J’ai rêvé d’une ville où les toits seraient des pâturages, les moutons des nuages… »

Acte II

« On m’a caché la mer ».

De grands aplats ont envahi ses premières images, montagnes, mer et ciel lacéré écrasent la ville qui se dérobe comme une danseuse de tango sur un sol glissant.

Vanessa, sais-tu que le sable de la mer fragilise le béton, ronge les armatures, le sel marin attaque les gonds, les embrasures ??

Ils vont achever la construction de la Sagrada Familia mais même la dernière pierre posée, ils ne pourront sceller l’Utopie.

                                                                                                            Jean-Dominique Jacquemond

                                                                                                            Critique et Historien d’Art

                                                                                                            Paris, Août 2015

Valérie Vincent, Réalisatrice et Metteuse en Scène, Beyrouth 2015

Retirez la couleur, il reste le drame.

Faites abstraction du drame, il reste un appel déchirant au respect de la mémoire.

Toutes ces maisons sont des personnages. Elles se serrent les unes contre les autres, dans un équilibre fragile. Elles semblent se regrouper pour former une masse compacte et faire face à un danger imminent.

Parce que c’est la guerre.

Quelques plantes en pots, quelques arbres aux courbes tendres et beaucoup de couleurs –celles de la pierre qui raconte nos vies- contre une armée de grues et des coulées inexorables de bitume. Même le ciel ne sait plus quoi refléter. Tantôt le souvenir des jours heureux, des teintes de l’enfance, tantôt le puit sans fond du désespoir, les pigments du deuil.

Au fil de certaines toiles, avec la poésie d’un enfant qu’on aurait forcé à grandir, Vanessa Gemayel exprime les étapes d’une maladie dégénérative et c’est un « Alzheimer » de l’environnement qui défile sous nos yeux. Une histoire sordide dans laquelle l’explosion des couleurs ne peut rien contre la frénésie de ce qu’il est coutume d’appeler le progrès, la modernité. Les tours surgissent, verrues impudiquement posées sur un sol friable, colosses hauts, larges, virils, phallus indécents de béton et d’acier, violant les strates de l’Histoire tant de fois niée. Pourvu que la terre ne soit pas prise de tremblements à force d’abus. Pour donner le change, ces monstres aux mille vitres glacées se parent quelques fois d’un manteau à l’aspect sablonneux ou d’un porche à la « Mamelouk », comme si quelques efforts esthétiques pouvaient endiguer la fuite, la dilution du passé. Ne savent-ils pas que sous leurs pieds la faille ensanglantée est là, rouge de colère, prête à se venger ? Si, ils savent. Mais quoi ? Il existe bien des contrées désertiques, ne donnant que des dattes et un liquide noir et gluant, qui suffisent parfaitement à l’autochtone. Pourquoi s’attacher à l’orange et au jaune de nos agrumes, au rouge de notre terre si fertile, au bleu du ciel et de la mer, au rose de nos lauriers en fleurs, au vert des cèdres, des pistaches et de la verdure improbable qui pousse entre deux plaques de béton armé ?

Il reste parfois une maison mais la ville, telle un patient atteint de la maladie du souvenir, a de plus en plus de difficulté à se rappeler la signification de ses couleurs et de ses formes, symboles de son histoire et de son expérience, héritage volé à ses enfants.

Quand il n’y en aura plus une, il restera des toiles comme celles de Vanessa Gemayel. Telles des peintures rupestres, elles seront la trace inestimable d’une époque révolue, les témoins de ce que nous avons de plus beau, de plus vital et de plus nécessaire pour notre avenir : notre mémoire collective, perdue pour toujours.

 

Valérie Vincent

Réalisatrice et Metteuse en Scène

Juillet 2015

Andromeda

Mixed media on canvas, 120x90cm, 2015
Mixed media on canvas, 120x90cm, 2015

Le Bois

Oil on canvas, 90x120cm, 2014
Oil on canvas, 90x120cm, 2014

La Montagne

Mixed media, 90x90cm, 2014
Mixed media on canvas, 90x90cm, 2014

La Montagne