Retirez la couleur, il reste le drame.

Faites abstraction du drame, il reste un appel déchirant au respect de la mémoire.

Toutes ces maisons sont des personnages. Elles se serrent les unes contre les autres, dans un équilibre fragile. Elles semblent se regrouper pour former une masse compacte et faire face à un danger imminent.

Parce que c’est la guerre.

Quelques plantes en pots, quelques arbres aux courbes tendres et beaucoup de couleurs –celles de la pierre qui raconte nos vies- contre une armée de grues et des coulées inexorables de bitume. Même le ciel ne sait plus quoi refléter. Tantôt le souvenir des jours heureux, des teintes de l’enfance, tantôt le puit sans fond du désespoir, les pigments du deuil.

Au fil de certaines toiles, avec la poésie d’un enfant qu’on aurait forcé à grandir, Vanessa Gemayel exprime les étapes d’une maladie dégénérative et c’est un « Alzheimer » de l’environnement qui défile sous nos yeux. Une histoire sordide dans laquelle l’explosion des couleurs ne peut rien contre la frénésie de ce qu’il est coutume d’appeler le progrès, la modernité. Les tours surgissent, verrues impudiquement posées sur un sol friable, colosses hauts, larges, virils, phallus indécents de béton et d’acier, violant les strates de l’Histoire tant de fois niée. Pourvu que la terre ne soit pas prise de tremblements à force d’abus. Pour donner le change, ces monstres aux mille vitres glacées se parent quelques fois d’un manteau à l’aspect sablonneux ou d’un porche à la « Mamelouk », comme si quelques efforts esthétiques pouvaient endiguer la fuite, la dilution du passé. Ne savent-ils pas que sous leurs pieds la faille ensanglantée est là, rouge de colère, prête à se venger ? Si, ils savent. Mais quoi ? Il existe bien des contrées désertiques, ne donnant que des dattes et un liquide noir et gluant, qui suffisent parfaitement à l’autochtone. Pourquoi s’attacher à l’orange et au jaune de nos agrumes, au rouge de notre terre si fertile, au bleu du ciel et de la mer, au rose de nos lauriers en fleurs, au vert des cèdres, des pistaches et de la verdure improbable qui pousse entre deux plaques de béton armé ?

Il reste parfois une maison mais la ville, telle un patient atteint de la maladie du souvenir, a de plus en plus de difficulté à se rappeler la signification de ses couleurs et de ses formes, symboles de son histoire et de son expérience, héritage volé à ses enfants.

Quand il n’y en aura plus une, il restera des toiles comme celles de Vanessa Gemayel. Telles des peintures rupestres, elles seront la trace inestimable d’une époque révolue, les témoins de ce que nous avons de plus beau, de plus vital et de plus nécessaire pour notre avenir : notre mémoire collective, perdue pour toujours.

 

Valérie Vincent

Réalisatrice et Metteuse en Scène

Juillet 2015