La chanteuse bleue

Beyrouth, Liban

La Thawra gémit au loin. On est le 12 Février 2020…  Le matin s’est levé, le bruit des moteurs (des voitures et des immeubles) aussi. Il fait froid. Je suis assise dehors, les doigts de plus en plus engourdis.

Le ciel est gris, avec des notes bleutées par-ci par-là. On dirait qu’il va pleuvoir. Encore.

Je suis toujours sur le canap avec Prince. Et j’ai compris… ça doit être tes silences qui me font cet effet.

Maintenant que j’ai compris…
Je zappe.

Jeudi 13 Février, 2020

Le temps est las…
De changements qui tournent
Et tournent en rond
Comme une toupie 
Qui reste agrippée à son point,
Son centre,
De gravité.

Sur la lune, il fait froid, moins que d’habitude mais je le sens un petit peu là.
La lune serait-elle au fond un cœur, le mien, qui oscille entre noir et noir, tantôt à l’endroit, tantôt à l’envers… Il flotte. 
Faut surtout éviter les trous noirs, parce que ça serait la grande fin. Grande fin ou éternité, une éternité en boucle, comme un Loop.

Pouf.

Vendredi 14 Février

Thawra ! / Pas internet depuis hier…

Pour avoir tourné cette fois, j’ai bien tourné, je suis montée voir Cohen dans son ‘Tower of Song’, lui aussi, tellement seul qu’il entendait Hank Williams tousser au 100ème étage.

J’adore ces quelques notes bien prononcées de piano par-ci par-là dans la chanson, comme si elles rigolaient un peu. Se suivent, se séparent pour nous laisser pointé quelque part. 

Je m’en vais, je reviens. Je titube, fais quelques pas, redescends 2 marches, m’affaisse me construis de nouveau… 

Il s’agit bien de se reconstruire après une expo. 

Du 9 mai au 1er Juin 2019, à ARTLAB, a eu lieu ‘Une mélodie dans mon bleu’. 

Mais j’avais commencé à écrire avant. En 2017, à New York ; ce que j’avais tourné à New York.

Suis rentrée 1 an plus tard, j’ai tout craché sur des toiles. J’aurais aimé qu’elles soient rouges, mais elles ont décidé d’être plus tendres.

Pourtant, pour de la tendresse… 0 soit zéro, rien, nada de la part de la chanteuse bleue. 

A part peut-être pour cet album misérable qui pourrit dans mon armoire, comme dans mon être. 

Bien. Toujours beaucoup de colère je vois. 

J’enlève Cohen, je mets, comme si j’avais un tourne-disque, le mix que j’ai enregistré hier matin et intitulé ‘A Darker Shade of Purple’. Ça commence avec Polo & Pan, qui m’ont fait danser comme une dingue à Decks on the Beach il y a 2 ans.

Ça continue avec Terranova et cette chanson qui me tue gentiment dans le creux du ventre, Make Me Feel.  

Et puis le set s’envole un petit peu, des moments classiques par-ci par-là, ça monte en douceur, je monte avec… 

C’est la St. Valentin aujourd’hui ou la commémoration de l’assassinat de Hariri. 

Et on en est encore là.

Pas de mots. 

Plus de mots.

Bon je zappe de chanson encore.

… en fait, c’est vraiment le temps ça ces derniers jours à Beyrouth. Il fait un gris que je n’ai pas vu ici depuis longtemps – un gris de gris, direct sorti du tube en gris spécial déjà mixé.

J’ai un tableau sur mon chevalet. ‘Me suis acharnée dessus pendant 2 jours. Puis j’ai arrêté. Il n’est pas fini. Il ne le sera probablement pas, quand je laisse trainer, c’est en général parti pour un long moment. Je sais ce qu’il lui faut, je vois où sont les faux pas, seulement ça a été trop facile, on n’a pas assez dansé, tangué.

Samedi 15 Février

Les forces de l’ordre ont certainement dû bien tabasser les Thouar hier. 

La révolution continue.

Quand elle a commencé, je n’étais pas là. Le premier mois de la révolution, j’étais coincée dans un trou perdu de Floride, Gainesville. J’ai pris mes clics et mes clacs peu de temps après l’expo. Me suis dite que Beyrouth, c’était fini. C’est que nous avons une relation très passionnelle. 

Mais du coup, je n’ai pas baigné dans ses feux, j’ai regardé de loin, observé. Moi qui disais toujours qu’on peut vivre là où on veut dans le monde mais qu’on a des racines que dans un endroit, j’étais partie.

2 jours il m’avait fallu pour revenir. J’ai quitté Gainesville je pense un Dimanche matin à 8h. J’ai fait 2 heures de bus pour arriver à Orlando, j’ai attendu à Orlando longtemps, puis j’ai pris un vol à New York, 4h30 d’escale. De New York je suis allée à Madrid, 4h d’escale, puis de Madrid à Barcelone – où je me suis reposée quelques jours avant de rentrer. On aurait dit que je revenais de Nouvelle Zélande. 

Une amie que j’aime beaucoup M., s’est installée dans une tente depuis le jour 3. 

Je suis descendue dans la rue.

J’ai revu M et tout le monde.

J’ai fait mon seul tableau sur la révolution : M. 

Glissent les rouges pourpres

Les oranges amères

D’un magma en fusion surgit le drapeau national.

Brandi par une foule noire de colère, dans un relent suffocant de souffre, 

Le mot RÉVOLUTION est en ébullition.

Des montagnes aux plaines, du nord au sud. Le mot JUSTICE atteint le bleu du large aux abysses bien sombres.

M….. comme M A G M A…

Jean-Dominique Jacquemond

Paris, 9 décembre 2019

Par la suite, j’ai remarqué que la révolution, dans l’art, est très vite devenue du Marketing. Les galeries commençaient à organiser des expositions autour d’un art qui est né dans la rue, qui est pour la rue, spontané, rouge – pour le mettre sur des murs bien propres, qui puent le blanc. 

Maintenant, la révolution, je la regarde froidement. J’avais compris le truc dès le départ, c’est une révolution pas nationale mais à l’échelle mondiale qui devait avoir lieu si on espérait avoir un semblant de changements. Les corporations, les lobbies, les médias, tout tout tout devrait y passer… au moulin. Zoum Zoum, comme dirait Polo & Pan, ça devrait tourner, tourner jusqu’à ce que ça se transforme, comme en chimie, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. – Elle est restée bien coincée dans ma tête depuis l’école. 

Il est 8h44.

Louise & Thelma – French 79

… J’espère juste que je réussirai à terminer ça, ce que j’écris.

Pourvu que ça ait une fin.

Que je puisse la mettre dans une boite,

La ranger sous une étagère,

Dans ma tête qui s’envole

Sous le poids, enfin le non-poids plutôt,

De pierres de Mars.

Dimanche 16 Février

J’écoute là l’album ‘Aventine’ de Agnes Obel.

Un très, très bel album, très calme, envoutant, parfait pour le petit matin.

J’ai mal dormi cette nuit, trop dormi cette nuit.

Il est 6h20, j’ai fini mon premier café, je fume…

J’ai toujours peur d’importuner les gens, c’est que je sais que je peux être très intense. J’essaye souvent de me faire toute petite, comme un enfant. Parfois ça marche, je vole entre l’un et l’autre, l’enfant, l’autre… la femme. 

Pendant des années, ma mère avait appelé ma copine ‘l’autre’. 

L’autre en l’occurrence, c’était mon premier amour, maintenant, une partie de ma famille, de moi. 

Ce matin, un bleu clair, teinté d’aplats blancs par-ci par-là. 

Du gris, oui, toujours… des nuages encore, pas mal. 

C’est calme.

Mon jour préféré de la semaine.

Je suis née un Dimanche.

Le 14/4/1985

Je gardais sur mon bureau, le faire part de ma naissance. Je l’ai enlevé finalement l’année dernière. J’ai décidé d’être moi-même heureuse d’être là, d’être née, d’avoir grandi, d’être encore là, malgré tout, titubant mais droite. 

Droite, enfin entendons-nous. Je sens souvent quand je marche, que je marche penchée ; pas au niveau du cou et des épaules non. Plutôt penchée de manière oblique, comme si je n’avais pas compris où, en général, de moi ou de la ville, était le haut du bas. Comme si je vivais dans un monde à l’envers et pour pas rater un côté ou l’autre, je penche. Comme un bateau, un navire plutôt. Voilà, oui c’est plus ça pour moi, du surf. Je regarde au loin, je vois la vague venir et j’essaye de la prendre. ‘suis juste un peu rouillée aux niveaux des genoux, peut-être pour ça que je reste droite par ailleurs.

Je tombe.

J’aime bien tomber, quand c’est doux, dans de l’eau.

Plouf.

J’ai nagé ! Dans l’océan, en Floride, là. 

Oui. 

C’était une belle journée, une belle plage et un océan, pas la mer, l’océan.

C’est grand l’océan, ça fait du bruit même, plus que la mer. 

On était resté jusqu’à ce que la nuit tombe, et qu’une lune en croissant se dresse verticalement dans le ciel, avec une belle étoile bien pétillante au bout.

  • Je rêve trop, faut que je redescende un peu, un chouïa.

** juste pour m’assurer

Un peu. Une petite quantité.

Elle vient de l’arabe maghrébin où ‘chouya’ signifie ‘un peu’. L’orthographe varie un chouïa, puisqu’on trouve aussi ‘chouia’, ‘chouya’ ou ‘chouilla’.

Dominique dit toujours ce mot, je viens de réaliser que ça vient de l’Arabe en fait.

‘Je peins et j’écris – je vends mes mots, au marché du Dimanche… au poids’.

Oui, elle m’avait beaucoup fait rire cette scène entre Amira Casar, Camille, et Alexandra London, Ariane dans Pourquoi pas moi ? En l’occurrence, Ariane faisait une sorte de semi-crise existentielle au fond d’un lit, et Camille lui répond de manière très sarcastique ‘… et tu iras vendre tes mots au marché du Dimanche. Au poids.’ Et elle quitte leur appartement. 

Ce film, un film léger, doux, coloré, gai. Je l’ai fait regarder à ma mère quand j’avais 19 ans, quand je l’ai découvert. 

Elle a pleuré.

Elle e a tellement pleuré qu’elle n’a pas pu voir tout le film, qui en fait, est un de mes films préférés. 

Il est 10h24. 

Elle est revenue dans ma tête, la chanteuse bleue.

Je l’écoute là.

Ouf, j’ai le souffle coupé.

Je hausse le volume.

Je regarde d’un coin l’écran.

Non. 

Non, non, et non.

Je change tout de suite.

‘Words are dead’ de Agnes Obel, encore de cet album, ‘Aventine’.

Elle m’a trop fait de mal l’autre c****.

Bon ce n’est pas gentil. Mais merde oh ! j’ai le droit aussi.

Quelle douleur j’ai vécu quand j’avais compris. Une douleur à avoir été, moi-même, aussi conne. Oui, conne. À la Brigitte Fontaine…

Bien conne quoi. 

… c’est moi.

Aujourd’hui, j’essaye de tourner la page. De quoi ? Je ne sais pas. C’était une histoire platonique. Même qu’on ne s’était jamais embrassées.

Punaise. Non. Pas encore, 10 ans plus tard, ça suffit. Van. Van. … – Vroom vroom.

Barbara. Barbara apparait, la Dame en Noir… 

Lundi 17 Février

… Je remets mon coup de cœur de ces derniers temps : Anvil de Lorn, soit Marcos Ortega, un musicien Américain. 

C’est bon ça. Électro. Downtempo. Tout doux mais la basse explose. Comme j’aimerais un jour mettre ce morceau, sur une vraie Sound system. Bam… Bam. B-Bam.  

Une fois, il n’y a pas longtemps d’ailleurs, j’ai accompagné un ami à une soirée privée. 

Vers la fin, on papotait avec une amie DJ et mon pote lui raconte comment j’avais failli tomber dans le baffle un peu plus tôt – un baffle, comme ceux des gramophones, magnifique. 

50,000$ le baffle, elle a dit.

J’ai eu de la chance. 

Il est 4h00 là. Comme j’ai trop dormi hier, et que j’aime profondément le matin, me revoilà. 

Moi qui ai toujours regardé les relations en tant que partage qui se construit, qui se transforme au fil du temps. Là, coupure nette, grand Bam.

Une amie à ma mère, que j’adore, me la dit une fois. ‘C’est parce que tu es trop libre dans ta tête’… ‘ça embête des personnes, tu comprends ?’.

Bon hop, café #2. 

Après avoir peint ‘ceux qui rêvent’ de Pomme. J’écoute là ‘À peu près’.

La chanteuse bleue n’est pas vraiment, enfin pas trop sortie de ma tête, pas encore.

Mais, je suis prête. Il fallait écrire ces mots. 

Je l’aurais bien écouté un peu mais je n’ai pas internet en ce moment à la maison. Et je ne garde pas sa musique sur mon ordi, enfin, sauf mon album. 

‘Ceux qui rêvent’ de Pomme revient. Parfois je me dis que la musique essaye de me dire quelque chose, de me montrer le chemin comme… c’est ce que je pensais du moins. Jusqu’au jour où, je l’ai rencontré, en chair et en os, en femme, grande. 

Internet marche de nouveau… sa guitare écho… elle revient de loin. 

Enfin. Sa voix.

Mais non je n’aime pas cette version.

Je remets la version officielle. 

Elle est plus lente, plus tendre.

Là, tu parles de moi, c’est à moi que tu dis ces belles choses. Tu trouves ? 

… ben, oui quelque part je savais.

Tu te rappelles quand tu m’as demandé c’était quoi ma plus belle chanson de cette soirée, cette soirée-là où, comme d’habitude, tu es venue du début jusqu’à la fin. Comme d’habitude, tu m’avais félicitée, tu avais dansé, chanté même.

Tu étais toi, et moi… moi. 

‘Signed, sealed, delivered’ je t’avais répondu sans penser ‘Stevie Wonder’… depuis, j’ai du mal à la réécouter. 

Non, je n’avais pas pensé, réalisé… Moi, moi je pouvais donc lui plaire… lui ai plu… fut.

Je l’écoute encore… Une chanson avec plus d’espoir cette fois. J’aime ses deux côtés, même si le côté plus triste revient plus, je comprends. 

Je ne veux plus être bleue, moi, je te l’ai renvoyé. C’est toi bleu maintenant. 

Moi je suis verte, un vert émeraude.

Garde ton bleu, tes bleus, les clairs, les foncés, pour toi.

Moi je veux du vert maintenant.

Que vienne le vert !

Pas un vert bouteille, un vert-cassé,

Aplati, anéanti, 

Non… 

Celui-là, y en a trop eu.

  • Je vais mettre ma chanson. Celle où j’ai tout compris.

Un vert, émeraude oui.

Elle commence tout doucement…

Je vais la réécrire tendrement,

En vert velouté,

Élégant,

Bien ponctué par ci, par là.

Comment tout se croise

Nos conversations,

Mes fuites,

Mes silences,

Ta voix.

Ma ville,

Une fenêtre,

– En Arcade,

Je danse…

… mais je sais ce qui vient maintenant.

Mon nom. Il ne fallait pas. Pas de cette manière. Trop lourd est le fardeau d’un massacre que j’ai imaginé. 

Mon nom. Vanessa. Oui, je te l’avais dit,

Je ne signe que mon prénom. 

Et toi, qui chante, qui hurle presque –

10 ans de thérapie. 

Bon. Tu vois ? de la colère toujours.

Et puis la douleur… la douleur d’avoir compris… comme j’ai eu mal. Ne pas avoir vu, moi la peintre, moi l’artiste.

Ha.

Et toi aussi tu parles de ta douleur. Quelle douleur.

Je comprends.

Je suis tellement désolée. 

Voilà. Regarde, je ne parle plus d’espoir. Et il ne s’agit plus de toi. 

Je tourne la page.

Tac.

Mardi 18 Février

Aujourd’hui, ça bloque un peu.

Mais je suis habillée.

Hamdellah.

J’écoute une chanson que tu aimes toi. 

Je t’écoutais même avant.

Moi, avec ma mémoire de ratée, je me rappelle presque de tout ce que tu m’as dit. Presque mot pour mot. Presque où on était, et ce qui jouait – il y avait toujours de la musique. 

C’est ça ce qui nous a uni, qui m’a fait tomber. 

Une phrase de Renée Vivien me revient, “Et je t’adorerai dans l’ombre où sont les âmes”.

Leonard Cohen. Maintenant. 

Je dis ça, je dis rien.

Mais tu savais toi.

Leonard Cohen et son rôle dans ma vie, mon salut, qui je suis.

À l’époque, en 2012, j’écoutais sa chanson la plus triste ‘Came So Far for Beauty’ en boucle. 

La pure vérité, en mélodies, de ce que je vivais cette année-là.

Et toi, tu es partie.

Dans le noir d’une nuit sans flambeaux,

Tu t’es enfuie.

Je ne te poursuivais pas pourtant, 

Je ne voyais pas.

10 ans, une éternité,

Que tu condamnes cette histoire,

À un silence, des ténèbres. 

Y a des chansons de toi, que tu aimes, que j’ai du mal à écouter… je sens qu’elles ont toutes ton parfum. 

L’une d’entre elle joue… sur fond de Leonard Cohen qui murmure que tu as touché son corps parfait avec ton âme. 

Je ne vais pas en dire plus.

Tu sais pourquoi ?

Parce que jusqu’à maintenant, je te protège. Je t’ai protégé dans mon délire et jusqu’à maintenant, comme par défaut, je te protège, j’essaye, toujours. 

Après, je me dis quelque fois que nous sommes toutes les deux majeures et que nous sommes, aussi bien que nous le pouvons, conscientes de la force de nos armes.

Mais si tu penses que tu vas t’en-tirer,

Avec ces fleurs que tu me lances,

Qui refusent de pourrir,

Qui restent,

Feu les saisons,

Feu la journée,

Feu la nuit,

Je les entends tomber,

Du recoin du ciel,

Là ou ton âme résonne.

… Non. 

Il est 19h. 

Je t’écoute encore.

Stop.

Tacoma Trailer… la seule chanson de Cohen sans paroles.

 Mercredi 19 Février 2020

Tout le monde dort. 4h56am. 

J’ai remis mon album. 

J’ai eu peur, pendant longtemps, que ton album ne soit à Rouge, Rouge n’a pas joué franc jeu. Mais bon. 

C’est drôle, avec toi, je ne parle jamais de bonheur. On n’a pas connu ça. 

Toi et moi,

Ça n’a jamais existé.

J’ai gaffé je sais, j’ai gaffé avec plusieurs personnes, j’ai dit ton nom à la fin de chaque histoire, ou presque. Je l’ai terni.

Mais d’un autre côté, t’attendre, parce que je t’ai attendu. 3 ans après que ton album soit sorti. 3 ans de vide, de personne. Ni toi, ni rien, ni même un baiser pendant ces années. C’était ma punition je suppose. Mon autopunition.

Et puis, une belle rencontre, j’ai failli me marier.

Ton nom est revenu, sur le bout de mes lèvres,

Ta voix, ta musique,

M’envahissaient au fil des jours,

A nouveau. 

Feu mes larmes, feu mon cœur,

Tu sais, je dis toujours que je l’ai perdu en 2012.

Mais j’ai envie de le retrouver moi,

Ce cœur opaque. 

Une sorte de grosse pierre

Où sont inscrit tes mots,

Qui surgissent parfois au détour d’un feu rouge,

Dans la fenêtre d’une partie de ma tête.

Je connais tes textes par cœur. Tu devrais mieux prononcer par contre.

Oui, elles sont belles tes paroles. 

… j’aurais pu t’embrasser.

Tu aurais pu m’embrasser,

Si je n’avais pas fui, encore.

Pourquoi je fuyais devant toi ?

C’est vrai, je l’ai beaucoup fait.

Quelque fois j’étais très grande,

Comme quand tu prononçais mon nom,

D’autres, je disparaissais. 

Tu m’avais emmené au bar d’un hôtel sympa. Je me rappelle de tes chaussures. Je t’ai même dessiné dans ton sofa pendant une conférence à la fac peu de temps après ce soir-là. 

Toi et la statuette de femme qu’il y avait dans la salle, toi et un gramophone.

 

En ma défense, tu étais sur un fauteuil, pas un canapé – il n’y avait pas de place pour moi à côté. 

C’est peut-être donc ça. Pas de place pour nous à côtés de nos arts, pour notre histoire, comme si nous avions vendu nos âmes. 

Quelle manière d’essayer de me faire voir. Franchement, quand j’y repense. Une femme bélier te plait et tu ne sais plus quoi faire pour attirer son attention.

Et moi qui enchaine comme une conne, ah bon, qui est-ce…

Une femme, euh plus âgée tu avais répondu de manière tarabiscotée. 

Et je me suis énervée. 

Tu étais chez moi, le soir du nouvel an, le soir du réveillon.

Nous étions une dizaine peut être.

J’ai toujours des frissons quand je passe à côté du coin de la salle à manger où tu m’avais prise à part pour me parler. 

Pour la première fois depuis que s’est arrivé, j’en rigole.

Qu’est-ce que nous étions bêtes toutes les 2.

Bêtes et on ne se confiait à personne qui puisse nous guider.

Je suis longtemps restée dans le silence,

Toi tu as tout de suite chanté.

Eh bien, c’est mon tour.

Tu m’as tellement aimé donc. Tu as tellement espéré. Et moi, j’ai tout balancé.

Tu m’avais demandé de continuer la soirée avec toi, ce fameux réveillon, tellement j’étais blessée, j’ai refusé. Tu es partie, je me souviens de ton manteau un beige-marron non ? qui disparaissait derrière la porte. Je n’avais pas pu lever les yeux.

Ça fait mal et j’ai faim. Je vais changer la musique. Mais, quoi mettre ? c’est dur.

Je continue d’écouter. 

Merci.

Désolée.

Ma thérapeute m’avait encouragé à chanter, mais je n’ai pas une belle voix.

Je t’aurais alors répondu, d’égal en égal.

Je me rattrape un petit peu en étant dj. 

J’écoute tes chansons d’après aussi. Beau parcours. Triste mais beau. 

Toi aussi, tu ne lâches pas.

Sur ton site. Je n’arrive pas à croire. Et je ne connaissais pas ça. 

J’écoute. 

Tu m’utilises en fait. C’est ça, non ? Tout comme moi. Je le fais maintenant, pas pour toi, pour quelque chose d’autre. C’est ma silhouette là que tu dessines ? 

Oh. Ohhh. Mais qu’est-ce que tu dis ? Pourquoi tu dis ça ? 

C’est de cette manière alors que ça doit se faire.

Pas de moi à toi directement, mais avec des lettres, autour d’un jeu.

Tu ne m’expliqueras pas les règles. Il n’y a pas de règles.

Je vois. 

Je te dis, je vois. 

Mais je n’arrive pas encore à peindre. 

Et puis je t’ai assez peinte. Tu avais compris ma peinture avant moi. Tu m’y as retrouvé même. Tu m’écoutais quand je te parlais de Dominique qui me prévenait d’une tempête dans mon ciel. C’était sur mon tableau ‘Porte et fenêtres’ aussi tableau portrait de Dominique.

 

Moi je ne l’avais pas vu l’orage. Je peignais, juste.

Après, je l’ai senti. Bien comme il faut.

Il y a beaucoup de tendresse dans ta voix. Oui, c’est vrai, je suis d’accord. D’accord, je patienterai. Tu viendras ? Ah bon, à ce point… 

C’est beau ça.

Oui, mais enfin tu sais que j’y crois aussi, à l’amour, au vrai.

Y a des choses qu’on n’a pas besoin de se dire je crois.

Mais ce silence. Mais tu me parles là, non ? dans quelques œuvres, derrière quelques mots… tu me fais des clins d’œil. J’aime bien ça. 

Je retombe sur ta douleur, et ta rage…

Désolée. 

Je ne savais pas. 

… je n’avais pas le courage. 

Moi aussi je me se suis retrouvée pendant ce temps, perdue, perdue retrouvée, retrouvée perdue, ainsi de suite. 

Toi, comment tu vas ces jours-ci ?

Je t’écoute.

Bravo.

J’aime.

Cette mélodie, ce que tu dis… 

Quand je repense au nombre de cœurs que j’ai détruit, ton nom, toi la chanteuse bleue, au bout de la langue… Mais tu le savais ça déjà, je t’avais raconté, sans la fin, mais une version des fins qu’il y a eu, avant que tu ne disparaisses. 

10ans. 10ans que ça dure. Mais qu’est-ce qui dure ? Moi dans mon délire sans-doute.

Tu avais refusé de répondre quand, en une sorte de transe, au bord de la Tamise, je t’avais demandé à qui était destiné l’album. Comme moi j’avais menti quand tu m’as demandé pour qui je suis venue à Londres. À quoi jouions nous ?

Moi, sincèrement, je ne voyais pas. Ça ne rentrait pas dans ma tête. L’idée que je puisse te plaire. 

Dominique m’a beaucoup aidé à prendre confiance, dans mes armes au-départ et puis petit à petit, mes pinceaux sont devenus ma main, mes mots, des tourbillons, tout comme mes lunes dans mes toiles. 

Là, par contre, en écriture je sais pas du tout ce que je fous. En peinture, 10 ans de travail presque tous les jours plus tard, je peux pondre un tableau, pas mal, en 1h30 à peu près, mais sans peps ces jours-ci. Je n’ai pas trouvé le moyen encore de prendre la toile par la main et de la faire tourner. 

Je me dis que ça viendra. Petit à petit, je me relève, encore. 

La Marée Haute, de Lhasa de Sela me revient. « La route chante, quand je m’en vais. Je fais trois pas, la route se tait. La route est noire, à perte de vue. Je fais trois pas, la route n’est plus… » – voilà le début de ce morceau.

Jeudi 20 Février

Vendredi 21 Février 2020

Hier, j’étais en grève. Pas de marché ce Dimanche. 

Je vais t’écouter un peu plus, pour voir quoi écrire, ne pas écrire.

Une lueur se dresse à l’horizon,

Comme un prélude à un soleil.

Je me demande si tu l’emmèneras aussi celui-là, 

Sous ta cape bleue,

Pour ne le garder que pour toi. 

Peut-être un jour le partageras-tu ?

Une nuit d’étoiles filantes,

Sur le haut d’une montagne.

Je te dis tout de suite,

Je choisis la musique,

Toi tu peux chanter.

Maintenant je mets de nouveau Louise & Thelma de French 79.

Une fusée spatiale,

Pour nous faire tourner.

Mais on est assises,

Côte à côte contre une pierre,

Les pieds qui se balancent dans le vide

De la falaise qui se dresse,

Un chouya plus loin.

Tu sais, je me suis toujours vue en argentée,

Bien que ma couleur préférée soit le vert émeraude.

Toi tu seras un point bleu

Et moi argenté.

C’est joli ensemble je trouve,

Les deux couleurs.

Comme si elles s’éclairaient,

S’amplifiaient dans les braises de la nuit. 

Du bleu dans une ville fantôme

Acrylique sur toile, 60x60cm, 2019

Le M de Vanessa GEMAYEL

Glissent les rouges pourpres

Les oranges amères

D’un magma en fusion surgit le drapeau national.

Brandi par une foule noire de colère , dans un relent suffocant de souffre, le mot RÉVOLUTION  est en ébullition .

Des montagnes aux plaines, du nord au sud. le mot JUSTICE atteint le bleu du large aux abysses bien sombres.

M….. comme M A G M A…

Jean-Dominique Jacquemond

Paris, 9 décembre 2019

Happy Blues

And the sun is stealthily creeping-up from behind the mountains to the right.

I wake-up when it’s pitch black.

It’s blacker than black, a carbon sort of black.

A black alleviated here and there by faded lemony yellowish electric lights.

I wake-up when it’s pitch black,

My senses tempered by the absence of light,

My eyes conjecturing the contours of my surroundings.

There is something comforting by this void,

Something interiorized that merges with the outside

And patiently waits.

As time moves slowly, the blackness lingers,

Whispering a tender lullaby

To the endless shades of shadows dancing in the corners of my eyes.

I see. All of a sudden, I raise my head and I see… a blue.

It’s a dark almost black blue but it stands tall nonetheless in its blueness.

It transpires, all encompassing, conquering valiantly the darkest shades of dusk.

The blue rapidly turns into blues,

United, they creep over the land

And spread to the sky,

The sparkle of a star slowly shimmers out.

Vanessa

Bikfaya – Wednesday, September 4th 2019

J -2 – Des mots bleus…

Aujourd’hui, c’est l’accrochage des tableaux, mon coeur au bout du fil, mes rêves bien en face sur fond blanc. Ce serait drôle de les faire danser, comme des marionnettes et puis une petite allumette, que le tout prenne feu, feu mes souvenirs qui dansent dans mon bleu des ténèbres. 

  • Les Mots bleus est une chanson de Christophe sur des paroles de Jean-Michel Jarre, parue initialement sur l’album Les Mots bleus en 1974 et magnifiquement interprétée par Alain Bashung.

Une mélodie dans mon bleu – ARTLAB – 9 Mai > 1 Juin 2019

Une mélodie dans mon bleu, c’est un texte et de la peinture, mon coeur ouvert qui chante enfin, une vieille chanson qui m’a longtemps hantée. 
En attendant l’expo, je partagerai ici (et là https://www.facebook.com/events/345402329665594/?active_tab=about ) des morceaux que j’aime qui ne seront pas dans l’expo mais tournent autour du même thème.

Blue Valentines – Tom Waits

#unemélodiedansmonbleu #hommage #musique #peinture #expo

She sends me blue valentines all the way from Philadelphia
To mark the anniversary of someone that I used to be
And it feels like a warrant, out for my arrest
Baby you got me checkin’ in my rear view mirror
So I’m always on the run that’s why I changed my name
And I didn’t think you’d ever find me hereTo send me blue valentines, like half forgotten dreams
Like a pebble in my shoe as I walk these streets
And the ghost of your memory, baby is the thistle in the kiss
Is the bugler that can break a roses neck
It’s the tattooed broken promise, I gotta hide beneath my sleeve
I’m on a see you every time I turn my backShe sends me blue valentines though I try to remain at large
They’re insisting that our love must have a eulogy
Why do I save all of this madness in the nightstand drawer?
There to haunt upon my shoulders, baby I know
I’d be luckier to walk around everywhere I go

With this blind and broken heart that sleeps beneath my lapel

And stales this blue valentines, remind me of my cardinal sin
I can never wash the guilt or get these bloodstains off my hands
And it takes a whole lot of whiskey to make this nightmares go away
And I cut my bleedin’ heart out every nite
And I’m gonna die just a little more on each St. Valentine’s day
Don’t you remember, I promised I would write you these blue valentines
Blue valentines, blue valentines

Songwriters: Tom WaitsBlue Valentines lyrics © Multiplier Publishing, FIFTH FLOOR MUSIC INC


Une mélodie dans mon bleu – Introduction, JDJ

LES AILES DES CIMES

V. – Les ailes des cimes
acrylique sur toile, 56x70cm, 2019

Vanessa découvrit qu’un pinceau était une baguette pouvant apporter de la couleur à ses grises pensées.

Le peintre avait alors costumé sa ville de Beyrouth de chatoyants habits, les façades se couvraient de pierreries, les fenêtres de broderies ; les murs dansaient, enlaçant les vieilles demeures, aux couleurs du carnaval de Venise.

Après le succès de ses premières expositions, elle remarqua dans ses toiles l’absence des hommes, de leurs silhouettes, des arbres et de leurs ombres.

A cette époque, elle signe le manifeste « Nous voulons des arbres » et intervient au colloque de l’Université du Saint Esprit de Kaslik, sur l’environnement.

Elle quittera la capitale pour la montagne de Bikfaya.

Aujourd’hui, faisant face aux « Ailes des Cimes », Vanessa mue son pinceau en baguette de chef d’orchestre. Aussi, devant le chevalet, pupitre, cette amoureuse de la musique fait sonner les cors, envoler les cymbales, le violon devient palette, sa gestuelle déplace les montagnes, brosse les ciels, pétrit les nuages.

Rouge pourpre, jaune amer, le jeu de la séduction a fait place à la violence d’un souffle expressionniste qui souhaite montrer que le vert peut être de la couleur d’un tesson tranchant de bouteille, que le soleil qui aveugle Van Gogh peut tuer les abeilles après avoir butiné leurs cœurs empoisonnés …..

J’ai lu que dans les pépinières, on mettait de la musique classique pour faire rougir les tomates dont les pieds ne touchaient pas le sol  

…la Culture « Hors Sol »…

                                                                        Jean Dominique Jacquemond

                                                                            Historien d’art

                                                                          Paris, France – 27/01/2019

Les Filles Désir – Vendredi sur Mer

J’écris des chansons, je n’les chante pas
Et ton nom, je n’le dis pas
C’est des histoires que tu t’inventes
Romance d’un soir si ça t’enchante
Faut pas le dire mais c’était court
Faut pas l’écrire ça pue l’amour
Ca sert à rien pourquoi courir
Il y en a plein des filles désir
Ce que tu touches tu le détruis
Mon corps se couche sur ton ennui
J’ai fait l’impasse sur les mots doux
Comme une terrasse en plein mois d’août
Fait pas semblant car je le sais
Tu ne m’aimes que parce que je te hais
Mais c’est pas grave, tant pis
J’prendrai un taxi
La possibilité de t’aimer comme gravir une montagne
J’l’ai déjà envisagé, tu peux sortir le champagne
Je veux commencer quelque chose de nouveau
Laisse-moi espérer un avenir plus beau
J’ai loué une voiture
J’suis parti à la mer
Toute seule, j’te jure,
Voyage en solitaire
J’écris des chansons, je n’les chante pas
Et ton nom, je n’le dis pas
C’est des histoires que tu t’inventes
Romance d’un soir si ça t’enchante
Faut pas le dire mais c’était court
Faut pas l’écrire ça pue l’amour
Ca sert à rien pourquoi courir
Il y en a plein des filles désir

Le centre ville est mort – Plantez-y des arbres à la place!


Le centre ville est mort

acrylique sur toile, 80x100cm, 2018

 

Nous Voulons des Arbres,

Grands, Petits, d’une espèce noble ou pas,

Nous Voulons des Arbres

Toutes les Essences de notre pays y seront rassemblées,

Nous demandons l’ombrage de leurs frondaisons, la protection de leurs feuillages

Nous voulons que les parfums, les cris des enfants portent comme un vent violent et chassent la ville avec ses bruits, ses odeurs.

Nous demandons que l’on fonde le mot « Canons » et qu’il soit remplacé par Place des Jasmins.

Le Peuple, les animaux, les oiseaux, les abeilles se diront alors :

On va à la forêt

Nous voulons beaucoup d’Arbres.

Jean Dominique Jacquemond – écrivain

Décembre 2016

Avant d’être artiste…

Vanessa Gemayel

Beyrouth, Novembre 2016

 

Beyrouth


Signes, symboles, mémoire(s) d’une métamorphose

Université Saint-Esprit de Kaslik

 

Avant d’être artiste…

 

« Qui suis-je pour vous dire

Ce que je vous dis,

Moi qui ne fus pierre polie par l’eau

Pour devenir visage

Ni roseau percé par le vent

Pour devenir flûte… »

 

Voilà comment débute le poème de Mahmoud Darwich, ‘Le lanceur de dés’, poème qui a profondément marqué ma pensée et mon cœur.

La peinture, extension de ma main droite, de mon être, est née comme dans ces quelques vers où il dit :

 

« Je suis né auprès du puits

Et des trois arbres solitaires comme des nonnes.

Je suis né sans flonflons ni sage-femme.

J’ai reçu mon nom par hasard,

Par hasard appartenu à une famille… »

 

Je ne m’arrête dans mon association avec Darwich que lorsqu’il parle d’appartenance à une famille, même si ce ne fut qu’un hasard. Dans mon travail, sur mes toiles, je suis Vanessa, je ne signe que mon prénom et je refuse d’appartenir à une famille.

C’est ainsi que je m’adresse à vous aujourd’hui, en tant que personne libérée, en tant qu’artiste.

 

Je suis là pour vous parler de la ville dans laquelle ma peinture est née, à travers laquelle elle a grandi… à travers laquelle elle vit… Beyrouth…

Beyrouth m’est apparu comme dans un songe, métamorphosée dans sa splendeur, et oblitérant les stigmates de la guerre. Ma peinture ne fait aucune allusion à la guerre civile parce que je considère, d’une part, qu’il est non seulement temps d’aller de l’avant, mais que, d’autre part et surtout, ma vision de Beyrouth n’est pas celle d’une ville divisée, rongée par la haine et les déchirures intestines, où primait la haine d’autrui à cause de sa différence, de sa religion.

 

Dans ma première exposition intitulée «J’ai rêvé d’une ville où les toits seraient des pâturages, les moutons des nuages…” à la galerie Artlab, j’ai d’abord cherché à explorer l’identité de cette ville; identité que je voyais très vite s’effacer au fur et à mesure que mon travail évoluait ; comme en témoigne le tableau ‘Rue à caractère traditionnel’ (Annexe 1) qui dépeint un quartier d’Achrafieh où les maisons traditionnelles sont petit à petit détruites afin de laisser la place à des tours d’acier qui grimpent de plus en plus haut. Le titre est d’autant plus ironique lorsque l’on voit, à côté des chantiers de construction, des panneaux signalant aux passants le cachet traditionnel du quartier.

 

Dans un autre tableau tiré de cette même série, ‘Vue de ma chambre’ (Annexe 2), j’ai peint une enfilade d’immeubles qui envahissent la toile jusqu’à atteindre la mer. Les montagnes en arrière-plan sont également tapissées de forêts de ciment. Et l’on retrouve sur le rideau qui borde le côté droit du tableau une inscription en Arabe disant : « Restent le ciel et la mer sur lesquels vous pouvez encore construire ».

 

En peignant Beyrouth la première fois, j’ai découvert que la planification urbaine était ‘inexistante’, les parcelles de terrain sont vendues au plus offrant sans aucun regard sur leur futur aménagement, les rares espaces verts sont détruits au profit du béton et, pire encore, nos belles demeures traditionnelles, trésor de notre patrimoine, sont démolies et remplacées par des tours de verre sans âme et sans cœur. J’en ai conclu avec beaucoup de peine que Beyrouth perdait petit à petit son âme.

Lorsque l’on regarde le cœur de Beyrouth, son centre-ville, nous réalisons à quel point cette identité est défigurée, anéantie. Autrefois, le centre-ville était un bazar, une fourmilière, où se mêlaient artisans et commerçants, vendeurs de quatre saisons et bijoutiers, où l’on respirait les senteurs des épices et dont les odeurs de jasmin embaumaient l’air; c’était un nœud routier dans lequel baignait diversité, brassage de population, échanges et dynamisme. Aujourd’hui il n’est plus qu’un néant énorme, pire encore, un néant sans nature, une chape de bitume.

La prédominance du bleu dans le tableau ‘Les Rois Mages’ (Annexe 3) exprime la froideur que l’on ressent lorsque l’on se trouve Place de l’étoile, place quasi déserte et désertée, témoin silencieux du passé, de l’histoire d’une ville.

 

Mon regard s’est ensuite tourné vers l’horizon et s’est posé sur la mer. J’ai alors pris conscience que le moment d’explorer l’identité de Beyrouth ne suffisait pas et qu’il fallait réagir de manière plus énergique et m’engager davantage pour mieux témoigner, à ma manière.

 

« Certainement, rien ne m’a plus formé, plus imprégné, mieux instruit — ou construit – que ces heures dérobées à l’étude, distraites en apparence, mais vouées dans le fond au culte inconscient de trois ou quatre déités incontestables : la Mer, le Ciel, le Soleil. »[1] – Paul Valéry

Hélas, la mer, il faut chercher pour la voir ou l’entrevoir. Je l’apercevais parfois au détour d’un chemin, près de la grande horloge de l’université Américaine, lorsque je me rendais à mes cours de Science Politique. Je la contemplais plus à mon aise du Café Rawda. Mais toujours au travers d’une construction écran.

Elle a été ma source d’inspiration pour ma seconde exposition ‘On m’a caché la mer’ à Aïda Cherfan Fine Art, qui fut d’une part une manière de dénoncer la destruction de notre littoral et de l’autre un appel au secours.

J’ai d’abord peint la route qui mène à Manara dans toute sa splendeur (Annexe 4 : La Corniche), avant de créer des œuvres montrant des immeubles s’élevant vers le ciel, prêts à tomber dans la mer comme un château de cartes. (Annexe 5 : On m’a caché la mer, Annexe 6 : Nuit Étoilée).

 

J’en ai profité pour parler aussi de nos montagnes, qui ne ressemblent plus à des montagnes du tout mais plutôt à des cimetières colossaux de béton. (Annexe 7 : Montagne Maudite) ; ainsi que du manque d’espace vert avec les tableaux ‘L’Arbre’ (Annexe 8) ou encore ‘Montagne perdue’ (Annexe 9) qui montre un petit arbre en haut, à gauche, qui saigne sur la ville ou ce qui reste de la montagne.

À l’aide de mes pinceaux, je dépeins un monde gai, attirant. Une manière d’inviter le spectateur à prendre le temps de regarder avant de le bombarder d’une réalité inévitablement monstrueuse.

Les couleurs que j’utilise et le fait d’embellir Beyrouth, sont aussi ma manière de garder espoir et de montrer une autre facette de cette ville qui n’est pas perdue puisqu’elle est encore là, dans nos mémoires, dans nos rêves.

Ma peinture est une forme d’opposition, une résistance non-violente à la destruction de notre patrimoine, de nos maisons, de notre ville, de notre terre. C’est aussi un appel à nos consciences collectives pour qu’un jour ma ville, mon Beyrouth, puisse à nouveau respirer et resplendir.

 

Je vous ai dit, au départ, que je m’adressais à vous en tant qu’artiste mais bien avant d’être artiste, je suis surtout une citoyenne en colère… je vis, je ressens, je subis mais surtout et malgré tout, je rêve encore. Comme dirait Hundertwasser, peintre Autrichien, profondément écologiste et avant-gardiste : « Si quelqu’un rêve seul, ce n’est qu’un rêve. Si plusieurs personnes rêvent ensemble, c’est le début d’une réalité ! »

Partageons donc une vision commune, un rêve commun, et luttons pour sauvegarder ce qui reste de la beauté de notre pays. Tous les moyens sont bons, l’important est de s’unir et d’agir.

Peut-être pensez-vous qu’en tant que peintre mes armes sont dérisoires mais sachez qu’à travers la peinture, je m’exprime, et toute voix qui parvient à s’élever au-dessus du chaos dans lequel nous vivons est un cri d’espoir, espoir qui grandit lorsque les voix de tout un chacun s’unissent pour former un chœur.

Et puis, j’aime à me rappeler que dans l’histoire, certaines œuvres ont marqué les esprits. Je pense notamment à la peinture expressionniste avec le Cri de Munch ou même encore à la peinture Guernica de Picasso. Plus récemment, je me souviens de la force de ce tableau de Jacquemond dit JJ El Khoury, ‘Liban Meurtri’ créé en 1976, tableau qui a été agressé et vandalisé à deux reprises, la dernière il y a à peine quelques mois.

J’en conclu donc et avec plus d’insistance que la peinture, l’écriture, l’art interpellent le monde et peuvent parfois faire évoluer les idées, même si cela se fait tantôt par des murmures, des sous-entendus. C’est d’un premier trait, d’un premier mot que découle un ensemble, ensemble qui bâtit une œuvre, ensemble qui unit les personnes.

 

 

Annexe 1. Rue à caractère traditionnel (Technique mixte sur toile, 75x120cm, 2009)

Rue à caractère traditionnel WEBSITE (mixed media - 75x120cm - 2009)

 

Annexe 2. Vue de ma chambre (Technique mixte sur toile, 120x60cm, 2010)

View from my Room

 

Annexe 3. Les Rois Mages (Technique mixte sur toile, 60x60cm, 2009)

Les Rois Mages / The Three Magi

 

Annexe 4. La Corniche (Huile sur toile, 120x75cm, 2015)

La Corniche / By the Coast

 

Annexe 5. On m’a Caché la Mer (Huile sur toile, 60x80cm, 2015)

On m'a caché la mer / They've Hidden the Sea from Me

 

Annexe 6. Nuit Étoilée (Huile sur toile, 90×120, 2015)

Nuit Étoilée / Starry Night

 

Annexe 7. Montagne Maudite (Huile sur toile 100x80cm, 2015)

Montagne Maudite / Cursed Mountain

 

Annexe 8. L’arbre (Technique mixte sur toile, 90x120cm, 2015)

L'Arbre / The Tree

 

Annexe 9. Montagne Perdue (Technique mixte sur toile, 100x75cm, 2015)

Montagne Perdue

 

 

[1] Paul Valéry. Extrait d’une conférence donnée à Paris le 15 février 1934, sous le titre « Inspirations méditerranéennes ».

COP21 : la voix de la culture Les invités : Vanessa Gemayel, Naziha Mestaoui, Tobie Nathan et Leïla Slimani. Emission sous-titrée en arabe.

Au sommaire

Face au défi climatique, l’heure est venue d’inventer de nouvelles façons de penser, d’agir et de vivre. Les artistes et créateurs n’ont pas attendu l’état d’urgence climatique pour contribuer à renouveler les imaginaires des sociétés. Leurs créations sont autant de clés pour se projeter dans le futur et mieux respecter l’environnement de vie et de territoire de chacun.

Les invités

– En duplex de Beyrouth (Liban) : Vanessa Gemayel, peintre. Son exposition “On m’a caché la mer” a été accueillie en novembre dernier par la Galerie Aïda Cherfan à Beyrouth.
– Naziha Mestaoui, artiste numérique. Son projet “One Heart One Tree” (des forêts virtuelles sur la Tour Eiffel pour reforester la planète) fait partie du programme ArtCOP 21, l’agenda culturel de la COP 21
– Tobie Nathan, écrivain “Ce pays qui te ressemble” aux éditions Stock
– Leïla Slimani, journaliste et écrivain, auteure du texte “Intégristes, je vous hais“, publié dans l’ouvrage collectif “Qui est Daech ?” – Collection Les indispensables, co-edition Philippe Rey et le 1.

DU     B L E U     R O I       AU     B L E U     N U I T

Vanessa Gemayel est une représentante des plus marquantes de la nouvelle peinture libanaise.

Cette jeune femme a choisi de décliner, tableaux par tableaux, ses engagements enluminant les pages blanches des cimaises.

Ce Peintre, née pendant la guerre, pourrait être la fille méditerranéenne de l’Artiste Autrichien Hundertwasser militant pour l’environnement, auteur du manifeste :

« Ton droit de fenêtre, le devoir d’arbre »

Vanessa Gemayel met en scène sa ville, son Beyrouth qui dans ses premières œuvres envahit toute la toile rendue lumineuse par la richesse des façades de pierreries… parure de princesse orientale.

Mais, lucide, elle connait aussi les coulisses derrière le décor séducteur, les bouts de ficelle, les rouages de la machinerie qui peut faire passer l’éclairage de la scène du bleu roi au bleu nuit.

  • Manifeste –

Acte I

« J’ai rêvé d’une ville où les toits seraient des pâturages, les moutons des nuages… »

Acte II

« On m’a caché la mer ».

De grands aplats ont envahi ses premières images, montagnes, mer et ciel lacéré écrasent la ville qui se dérobe comme une danseuse de tango sur un sol glissant.

Vanessa, sais-tu que le sable de la mer fragilise le béton, ronge les armatures, le sel marin attaque les gonds, les embrasures ??

Ils vont achever la construction de la Sagrada Familia mais même la dernière pierre posée, ils ne pourront sceller l’Utopie.

                                                                                                            Jean-Dominique Jacquemond

                                                                                                            Critique et Historien d’Art

                                                                                                            Paris, Août 2015

Retirez la couleur, il reste le drame.

Faites abstraction du drame, il reste un appel déchirant au respect de la mémoire.

Toutes ces maisons sont des personnages. Elles se serrent les unes contre les autres, dans un équilibre fragile. Elles semblent se regrouper pour former une masse compacte et faire face à un danger imminent.

Parce que c’est la guerre.

Quelques plantes en pots, quelques arbres aux courbes tendres et beaucoup de couleurs –celles de la pierre qui raconte nos vies- contre une armée de grues et des coulées inexorables de bitume. Même le ciel ne sait plus quoi refléter. Tantôt le souvenir des jours heureux, des teintes de l’enfance, tantôt le puit sans fond du désespoir, les pigments du deuil.

Au fil de certaines toiles, avec la poésie d’un enfant qu’on aurait forcé à grandir, Vanessa Gemayel exprime les étapes d’une maladie dégénérative et c’est un « Alzheimer » de l’environnement qui défile sous nos yeux. Une histoire sordide dans laquelle l’explosion des couleurs ne peut rien contre la frénésie de ce qu’il est coutume d’appeler le progrès, la modernité. Les tours surgissent, verrues impudiquement posées sur un sol friable, colosses hauts, larges, virils, phallus indécents de béton et d’acier, violant les strates de l’Histoire tant de fois niée. Pourvu que la terre ne soit pas prise de tremblements à force d’abus. Pour donner le change, ces monstres aux mille vitres glacées se parent quelques fois d’un manteau à l’aspect sablonneux ou d’un porche à la « Mamelouk », comme si quelques efforts esthétiques pouvaient endiguer la fuite, la dilution du passé. Ne savent-ils pas que sous leurs pieds la faille ensanglantée est là, rouge de colère, prête à se venger ? Si, ils savent. Mais quoi ? Il existe bien des contrées désertiques, ne donnant que des dattes et un liquide noir et gluant, qui suffisent parfaitement à l’autochtone. Pourquoi s’attacher à l’orange et au jaune de nos agrumes, au rouge de notre terre si fertile, au bleu du ciel et de la mer, au rose de nos lauriers en fleurs, au vert des cèdres, des pistaches et de la verdure improbable qui pousse entre deux plaques de béton armé ?

Il reste parfois une maison mais la ville, telle un patient atteint de la maladie du souvenir, a de plus en plus de difficulté à se rappeler la signification de ses couleurs et de ses formes, symboles de son histoire et de son expérience, héritage volé à ses enfants.

Quand il n’y en aura plus une, il restera des toiles comme celles de Vanessa Gemayel. Telles des peintures rupestres, elles seront la trace inestimable d’une époque révolue, les témoins de ce que nous avons de plus beau, de plus vital et de plus nécessaire pour notre avenir : notre mémoire collective, perdue pour toujours.

 

Valérie Vincent

Réalisatrice et Metteuse en Scène

Juillet 2015

            “S’il fallait situer ma création, j’aimerais que l’on parle d’art poétique mais surtout pas d’art naïf: ma peinture, ce sont des mots en couleurs, des rêves en tableaux. C’est surtout une appropriation de “Ma Ville”.

J’ai rencontré l’œuvre du Peintre Autrichien Hundertwasser, la poésie de Prévert… la nature entre les dalles de béton, la marguerite qui devient dans cet environnement, un bouquet d’espoir. J’ai rencontré à Paris, le critique d’art Dominique Jacquemond qui m’a encouragé et accompagné et j’ai le souvenir d’un stage dans l’atelier de lithographie Pons ou les pierres gardent en mémoire la main de Poliakoff, Nicolas de Staël ….

Je n’ai pas connu le Beyrouth de la forêt des Pins, l’animation, le bruit et les odeurs de la place des canons. Je n’ai pas pu voir la mer à travers les champs de bananiers, les collines blanches de pétales des amandiers : JE SUIS DE La GÉNÉRATION DE LA RECONSTRUCTION ; on a scié le néflier qui poussait dans les ruines.”

J’ai toujours été ému par la plante poussant dans la fissure d’un mur ou fleurissant dans la faille d’une chaussée bitumée.

 

Vanessa s’épanouit sur le terreau blanc de la toile, fragile mais tellement vivace, qu’à la pensée simpliste de naïveté, je réponds : Poétique.

 

L’Artiste pose les couleurs rares sur une ville, son Beyrouth, et par son talent camoufle, non, occulte les stigmates de la guerre, les cagoules noires sertissant des yeux aux émaux rouges de haine.

 

Cette jeune femme chemine dans les rues, pavé par pavé, sans voiture ni foule : On est prêts à la suivre apaisés, d’autres aux semelles de vent sentiront que la route noire est une écharpe, les nuages des corbeaux…

 

 

 

Jean Dominique Jacquemond

Critique d’art

 

Paris, Août 2009