The Climate Crisis on the Lebanese Landscape – Ziad Suidan

In Vanessa Gemayel’s last two shows, the vanishing landscapes of Lebanon are put front and center as due to the contradictions of urban development. In “They Have Hidden the Sea from Me,” the disappearance of the sea and its coastline is made present by the seemingly diverse forms of urban development taking place. In this collection, it is the constellation of the exhibit’s title that works conjointly and in ironic disjuncture with both post-modern style, and the color palette that depicts the climate crisis in Lebanon. In this collection “The City Screams,” Vanessa’s artwork is not forgetting about the sea. But rather than horizons and horizontal emplotment played through ironic discord, a synchronous emplotment strikes an abyss that has come out of Lebanon’s contradictory urban development. That abyss is a signal that the glaring contradictions of urban development were perhaps the first obvious and visible sign of climate crisis. But it was not its first sign. Lebanon’s landscapes are always-already in the whirlpool of the abyss.

 

Avant d’être artiste…

Vanessa Gemayel

Beyrouth, Novembre 2016

 

Beyrouth


Signes, symboles, mémoire(s) d’une métamorphose

Université Saint-Esprit de Kaslik

 

Avant d’être artiste…

 

« Qui suis-je pour vous dire

Ce que je vous dis,

Moi qui ne fus pierre polie par l’eau

Pour devenir visage

Ni roseau percé par le vent

Pour devenir flûte… »

 

Voilà comment débute le poème de Mahmoud Darwich, ‘Le lanceur de dés’, poème qui a profondément marqué ma pensée et mon cœur.

La peinture, extension de ma main droite, de mon être, est née comme dans ces quelques vers où il dit :

 

« Je suis né auprès du puits

Et des trois arbres solitaires comme des nonnes.

Je suis né sans flonflons ni sage-femme.

J’ai reçu mon nom par hasard,

Par hasard appartenu à une famille… »

 

Je ne m’arrête dans mon association avec Darwich que lorsqu’il parle d’appartenance à une famille, même si ce ne fut qu’un hasard. Dans mon travail, sur mes toiles, je suis Vanessa, je ne signe que mon prénom et je refuse d’appartenir à une famille.

C’est ainsi que je m’adresse à vous aujourd’hui, en tant que personne libérée, en tant qu’artiste.

 

Je suis là pour vous parler de la ville dans laquelle ma peinture est née, à travers laquelle elle a grandi… à travers laquelle elle vit… Beyrouth…

Beyrouth m’est apparu comme dans un songe, métamorphosée dans sa splendeur, et oblitérant les stigmates de la guerre. Ma peinture ne fait aucune allusion à la guerre civile parce que je considère, d’une part, qu’il est non seulement temps d’aller de l’avant, mais que, d’autre part et surtout, ma vision de Beyrouth n’est pas celle d’une ville divisée, rongée par la haine et les déchirures intestines, où primait la haine d’autrui à cause de sa différence, de sa religion.

 

Dans ma première exposition intitulée «J’ai rêvé d’une ville où les toits seraient des pâturages, les moutons des nuages…” à la galerie Artlab, j’ai d’abord cherché à explorer l’identité de cette ville; identité que je voyais très vite s’effacer au fur et à mesure que mon travail évoluait ; comme en témoigne le tableau ‘Rue à caractère traditionnel’ (Annexe 1) qui dépeint un quartier d’Achrafieh où les maisons traditionnelles sont petit à petit détruites afin de laisser la place à des tours d’acier qui grimpent de plus en plus haut. Le titre est d’autant plus ironique lorsque l’on voit, à côté des chantiers de construction, des panneaux signalant aux passants le cachet traditionnel du quartier.

 

Dans un autre tableau tiré de cette même série, ‘Vue de ma chambre’ (Annexe 2), j’ai peint une enfilade d’immeubles qui envahissent la toile jusqu’à atteindre la mer. Les montagnes en arrière-plan sont également tapissées de forêts de ciment. Et l’on retrouve sur le rideau qui borde le côté droit du tableau une inscription en Arabe disant : « Restent le ciel et la mer sur lesquels vous pouvez encore construire ».

 

En peignant Beyrouth la première fois, j’ai découvert que la planification urbaine était ‘inexistante’, les parcelles de terrain sont vendues au plus offrant sans aucun regard sur leur futur aménagement, les rares espaces verts sont détruits au profit du béton et, pire encore, nos belles demeures traditionnelles, trésor de notre patrimoine, sont démolies et remplacées par des tours de verre sans âme et sans cœur. J’en ai conclu avec beaucoup de peine que Beyrouth perdait petit à petit son âme.

Lorsque l’on regarde le cœur de Beyrouth, son centre-ville, nous réalisons à quel point cette identité est défigurée, anéantie. Autrefois, le centre-ville était un bazar, une fourmilière, où se mêlaient artisans et commerçants, vendeurs de quatre saisons et bijoutiers, où l’on respirait les senteurs des épices et dont les odeurs de jasmin embaumaient l’air; c’était un nœud routier dans lequel baignait diversité, brassage de population, échanges et dynamisme. Aujourd’hui il n’est plus qu’un néant énorme, pire encore, un néant sans nature, une chape de bitume.

La prédominance du bleu dans le tableau ‘Les Rois Mages’ (Annexe 3) exprime la froideur que l’on ressent lorsque l’on se trouve Place de l’étoile, place quasi déserte et désertée, témoin silencieux du passé, de l’histoire d’une ville.

 

Mon regard s’est ensuite tourné vers l’horizon et s’est posé sur la mer. J’ai alors pris conscience que le moment d’explorer l’identité de Beyrouth ne suffisait pas et qu’il fallait réagir de manière plus énergique et m’engager davantage pour mieux témoigner, à ma manière.

 

« Certainement, rien ne m’a plus formé, plus imprégné, mieux instruit — ou construit – que ces heures dérobées à l’étude, distraites en apparence, mais vouées dans le fond au culte inconscient de trois ou quatre déités incontestables : la Mer, le Ciel, le Soleil. »[1] – Paul Valéry

Hélas, la mer, il faut chercher pour la voir ou l’entrevoir. Je l’apercevais parfois au détour d’un chemin, près de la grande horloge de l’université Américaine, lorsque je me rendais à mes cours de Science Politique. Je la contemplais plus à mon aise du Café Rawda. Mais toujours au travers d’une construction écran.

Elle a été ma source d’inspiration pour ma seconde exposition ‘On m’a caché la mer’ à Aïda Cherfan Fine Art, qui fut d’une part une manière de dénoncer la destruction de notre littoral et de l’autre un appel au secours.

J’ai d’abord peint la route qui mène à Manara dans toute sa splendeur (Annexe 4 : La Corniche), avant de créer des œuvres montrant des immeubles s’élevant vers le ciel, prêts à tomber dans la mer comme un château de cartes. (Annexe 5 : On m’a caché la mer, Annexe 6 : Nuit Étoilée).

 

J’en ai profité pour parler aussi de nos montagnes, qui ne ressemblent plus à des montagnes du tout mais plutôt à des cimetières colossaux de béton. (Annexe 7 : Montagne Maudite) ; ainsi que du manque d’espace vert avec les tableaux ‘L’Arbre’ (Annexe 8) ou encore ‘Montagne perdue’ (Annexe 9) qui montre un petit arbre en haut, à gauche, qui saigne sur la ville ou ce qui reste de la montagne.

À l’aide de mes pinceaux, je dépeins un monde gai, attirant. Une manière d’inviter le spectateur à prendre le temps de regarder avant de le bombarder d’une réalité inévitablement monstrueuse.

Les couleurs que j’utilise et le fait d’embellir Beyrouth, sont aussi ma manière de garder espoir et de montrer une autre facette de cette ville qui n’est pas perdue puisqu’elle est encore là, dans nos mémoires, dans nos rêves.

Ma peinture est une forme d’opposition, une résistance non-violente à la destruction de notre patrimoine, de nos maisons, de notre ville, de notre terre. C’est aussi un appel à nos consciences collectives pour qu’un jour ma ville, mon Beyrouth, puisse à nouveau respirer et resplendir.

 

Je vous ai dit, au départ, que je m’adressais à vous en tant qu’artiste mais bien avant d’être artiste, je suis surtout une citoyenne en colère… je vis, je ressens, je subis mais surtout et malgré tout, je rêve encore. Comme dirait Hundertwasser, peintre Autrichien, profondément écologiste et avant-gardiste : « Si quelqu’un rêve seul, ce n’est qu’un rêve. Si plusieurs personnes rêvent ensemble, c’est le début d’une réalité ! »

Partageons donc une vision commune, un rêve commun, et luttons pour sauvegarder ce qui reste de la beauté de notre pays. Tous les moyens sont bons, l’important est de s’unir et d’agir.

Peut-être pensez-vous qu’en tant que peintre mes armes sont dérisoires mais sachez qu’à travers la peinture, je m’exprime, et toute voix qui parvient à s’élever au-dessus du chaos dans lequel nous vivons est un cri d’espoir, espoir qui grandit lorsque les voix de tout un chacun s’unissent pour former un chœur.

Et puis, j’aime à me rappeler que dans l’histoire, certaines œuvres ont marqué les esprits. Je pense notamment à la peinture expressionniste avec le Cri de Munch ou même encore à la peinture Guernica de Picasso. Plus récemment, je me souviens de la force de ce tableau de Jacquemond dit JJ El Khoury, ‘Liban Meurtri’ créé en 1976, tableau qui a été agressé et vandalisé à deux reprises, la dernière il y a à peine quelques mois.

J’en conclu donc et avec plus d’insistance que la peinture, l’écriture, l’art interpellent le monde et peuvent parfois faire évoluer les idées, même si cela se fait tantôt par des murmures, des sous-entendus. C’est d’un premier trait, d’un premier mot que découle un ensemble, ensemble qui bâtit une œuvre, ensemble qui unit les personnes.

 

 

Annexe 1. Rue à caractère traditionnel (Technique mixte sur toile, 75x120cm, 2009)

Rue à caractère traditionnel WEBSITE (mixed media - 75x120cm - 2009)

 

Annexe 2. Vue de ma chambre (Technique mixte sur toile, 120x60cm, 2010)

View from my Room

 

Annexe 3. Les Rois Mages (Technique mixte sur toile, 60x60cm, 2009)

Les Rois Mages / The Three Magi

 

Annexe 4. La Corniche (Huile sur toile, 120x75cm, 2015)

La Corniche / By the Coast

 

Annexe 5. On m’a Caché la Mer (Huile sur toile, 60x80cm, 2015)

On m'a caché la mer / They've Hidden the Sea from Me

 

Annexe 6. Nuit Étoilée (Huile sur toile, 90×120, 2015)

Nuit Étoilée / Starry Night

 

Annexe 7. Montagne Maudite (Huile sur toile 100x80cm, 2015)

Montagne Maudite / Cursed Mountain

 

Annexe 8. L’arbre (Technique mixte sur toile, 90x120cm, 2015)

L'Arbre / The Tree

 

Annexe 9. Montagne Perdue (Technique mixte sur toile, 100x75cm, 2015)

Montagne Perdue

 

 

[1] Paul Valéry. Extrait d’une conférence donnée à Paris le 15 février 1934, sous le titre « Inspirations méditerranéennes ».

Du bleu roi au bleu nuit, Jean-Dominique Jacquemond, Paris 2015

DU     B L E U     R O I       AU     B L E U     N U I T

Vanessa Gemayel est une représentante des plus marquantes de la nouvelle peinture libanaise.

Cette jeune femme a choisi de décliner, tableaux par tableaux, ses engagements enluminant les pages blanches des cimaises.

Ce Peintre, née pendant la guerre, pourrait être la fille méditerranéenne de l’Artiste Autrichien Hundertwasser militant pour l’environnement, auteur du manifeste :

« Ton droit de fenêtre, le devoir d’arbre »

Vanessa Gemayel met en scène sa ville, son Beyrouth qui dans ses premières œuvres envahit toute la toile rendue lumineuse par la richesse des façades de pierreries… parure de princesse orientale.

Mais, lucide, elle connait aussi les coulisses derrière le décor séducteur, les bouts de ficelle, les rouages de la machinerie qui peut faire passer l’éclairage de la scène du bleu roi au bleu nuit.

  • Manifeste –

Acte I

« J’ai rêvé d’une ville où les toits seraient des pâturages, les moutons des nuages… »

Acte II

« On m’a caché la mer ».

De grands aplats ont envahi ses premières images, montagnes, mer et ciel lacéré écrasent la ville qui se dérobe comme une danseuse de tango sur un sol glissant.

Vanessa, sais-tu que le sable de la mer fragilise le béton, ronge les armatures, le sel marin attaque les gonds, les embrasures ??

Ils vont achever la construction de la Sagrada Familia mais même la dernière pierre posée, ils ne pourront sceller l’Utopie.

                                                                                                            Jean-Dominique Jacquemond

                                                                                                            Critique et Historien d’Art

                                                                                                            Paris, Août 2015

Valérie Vincent, Réalisatrice et Metteuse en Scène, Beyrouth 2015

Retirez la couleur, il reste le drame.

Faites abstraction du drame, il reste un appel déchirant au respect de la mémoire.

Toutes ces maisons sont des personnages. Elles se serrent les unes contre les autres, dans un équilibre fragile. Elles semblent se regrouper pour former une masse compacte et faire face à un danger imminent.

Parce que c’est la guerre.

Quelques plantes en pots, quelques arbres aux courbes tendres et beaucoup de couleurs –celles de la pierre qui raconte nos vies- contre une armée de grues et des coulées inexorables de bitume. Même le ciel ne sait plus quoi refléter. Tantôt le souvenir des jours heureux, des teintes de l’enfance, tantôt le puit sans fond du désespoir, les pigments du deuil.

Au fil de certaines toiles, avec la poésie d’un enfant qu’on aurait forcé à grandir, Vanessa Gemayel exprime les étapes d’une maladie dégénérative et c’est un « Alzheimer » de l’environnement qui défile sous nos yeux. Une histoire sordide dans laquelle l’explosion des couleurs ne peut rien contre la frénésie de ce qu’il est coutume d’appeler le progrès, la modernité. Les tours surgissent, verrues impudiquement posées sur un sol friable, colosses hauts, larges, virils, phallus indécents de béton et d’acier, violant les strates de l’Histoire tant de fois niée. Pourvu que la terre ne soit pas prise de tremblements à force d’abus. Pour donner le change, ces monstres aux mille vitres glacées se parent quelques fois d’un manteau à l’aspect sablonneux ou d’un porche à la « Mamelouk », comme si quelques efforts esthétiques pouvaient endiguer la fuite, la dilution du passé. Ne savent-ils pas que sous leurs pieds la faille ensanglantée est là, rouge de colère, prête à se venger ? Si, ils savent. Mais quoi ? Il existe bien des contrées désertiques, ne donnant que des dattes et un liquide noir et gluant, qui suffisent parfaitement à l’autochtone. Pourquoi s’attacher à l’orange et au jaune de nos agrumes, au rouge de notre terre si fertile, au bleu du ciel et de la mer, au rose de nos lauriers en fleurs, au vert des cèdres, des pistaches et de la verdure improbable qui pousse entre deux plaques de béton armé ?

Il reste parfois une maison mais la ville, telle un patient atteint de la maladie du souvenir, a de plus en plus de difficulté à se rappeler la signification de ses couleurs et de ses formes, symboles de son histoire et de son expérience, héritage volé à ses enfants.

Quand il n’y en aura plus une, il restera des toiles comme celles de Vanessa Gemayel. Telles des peintures rupestres, elles seront la trace inestimable d’une époque révolue, les témoins de ce que nous avons de plus beau, de plus vital et de plus nécessaire pour notre avenir : notre mémoire collective, perdue pour toujours.

 

Valérie Vincent

Réalisatrice et Metteuse en Scène

Juillet 2015

“Promenades avec Vanessa” Interview imaginaire par JDJ Jacquemond – Paris 2013

            “S’il fallait situer ma création, j’aimerais que l’on parle d’art poétique mais surtout pas d’art naïf: ma peinture, ce sont des mots en couleurs, des rêves en tableaux. C’est surtout une appropriation de “Ma Ville”.

J’ai rencontré l’œuvre du Peintre Autrichien Hundertwasser, la poésie de Prévert… la nature entre les dalles de béton, la marguerite qui devient dans cet environnement, un bouquet d’espoir. J’ai rencontré à Paris, le critique d’art Dominique Jacquemond qui m’a encouragé et accompagné et j’ai le souvenir d’un stage dans l’atelier de lithographie Pons ou les pierres gardent en mémoire la main de Poliakoff, Nicolas de Staël ….

Je n’ai pas connu le Beyrouth de la forêt des Pins, l’animation, le bruit et les odeurs de la place des canons. Je n’ai pas pu voir la mer à travers les champs de bananiers, les collines blanches de pétales des amandiers : JE SUIS DE La GÉNÉRATION DE LA RECONSTRUCTION ; on a scié le néflier qui poussait dans les ruines.”

Préface, Jean-Dominique Jacquemond, Paris 2009

J’ai toujours été ému par la plante poussant dans la fissure d’un mur ou fleurissant dans la faille d’une chaussée bitumée.

 

Vanessa s’épanouit sur le terreau blanc de la toile, fragile mais tellement vivace, qu’à la pensée simpliste de naïveté, je réponds : Poétique.

 

L’Artiste pose les couleurs rares sur une ville, son Beyrouth, et par son talent camoufle, non, occulte les stigmates de la guerre, les cagoules noires sertissant des yeux aux émaux rouges de haine.

 

Cette jeune femme chemine dans les rues, pavé par pavé, sans voiture ni foule : On est prêts à la suivre apaisés, d’autres aux semelles de vent sentiront que la route noire est une écharpe, les nuages des corbeaux…

 

 

 

Jean Dominique Jacquemond

Critique d’art

 

Paris, Août 2009